Édito de novembre 2007

 

Quand l’école a rendez-vous avec lune…

 

Tir franc sur l’entrevue de la ministre aux Francs-tireurs, octobre 2007

La mission de l’école est ample. Comme la vie. Il lui faut qualifier, instruire et socialiser des enfants que l’on dit plus difficiles qu’avant. Cela doit être vrai, puisque déjà Platon pestait contre la dégénérescence des jeunes et la déliquescence d’école. Plus tard, en fait beaucoup plus tard, Victor Hugo, après tant d’autres, formulait avec les mots de son époque la même plainte. Tout cela sans parler du Collège classique… Ah! Le collège classique, c’était le bon temps. Quelle dégringolade du Platon (qui lui-même tirait l’information de Cro-Magnon)! Et quelle trajectoire que cette chute! Imaginez, de la Grande Antiquité jusqu’au Renouveau pédagogique, selon les dires de la ministre aux Francs-tireurs (Télé-Québec, 24 octobre 2007). Ça c’est de la dégénérescence! Qui dit mieux? Pourtant, mon fils de 15 ans réalise des calculs que le grand Leonardo Da Vinci ne pouvait même pas concevoir. Ce gamin, MA progéniture tant aimée, serait-il un génie? Ne m’en serais-je pas rendu compte? Il est vrai qu’il est le fils de son père, mais tout de même, quelle résilience face à ces myriades de quarterons de treize-à-la-douzaine d’incompétents qui, de génération en génération, contre-instruisent, associalisent et déqualifient autant que faire se peut.

 

Et après Platon et Hugo, la ministre de l’éducation l’a dit, droit dans les yeux d’un franc-tireur : « Ça va mal, très mal ». Si elle le dit, ça doit être vrai. Après tout, elle est ministre, pas moi. La cause lui est simple, elle l’affirme, contrite devant la force occulte de ces myriades de quarterons … (vous avez compris, ils sont nombreux) de fonctionnaires, ronds-de-cuire à la Gogol qui empêchent la lumière du soleil de jeter le monde dans la vérité. J’aurais dû y penser moi-même, les fonctionnaires! Étaient-ils à la CSN ou à la CSQ du temps de Platon?  Eureka!, la ministre reconnaît maintenant tous les problèmes déjà identifiés depuis belle lurette par l’Actualité et l’Institut économique de Montréal (quelque chose en commun avec l’Institut Vénus Beauté?). Les enfants n’apprennent pas, sont vulgaires et tutoient comme le premier franc-tireur venu. Il faut alors ramener la lumière du soleil jusqu’à eux pour qu’ils poussent mieux (entendre « droits »). La lumière de la mesure (comme chacun sait, 79 % n’est pas 81 %, c’est pourtant simple comme un pont qui tombe), celle de la compétition (Darwin et ses bruants sont quand même mieux que Réjean Parent et ses bruyants), celle de l’autorité, (celle du maître instruisant celle du patron). Il faut que l’enfant soit observant, cela lui servira quand l’Institut économique de Montréal aura pris le pouvoir (à moins que ce ne soit déjà fait, j’ai tout à coup un doute).

 

La ministre nous indique explicitement dans cette entrevue sans vision (mais plaines de réactions à la plainte –en termes politiques c’est ce qu’on appelle être réactionnaire) qu’elle sait très bien d’où vient le vent et qu’elle entend très bien les voix qu’il porte, voix au sens de parole et non au sens de vote (mais encore une fois, j’ai un doute). Lorsqu’un sondage nous dit que le Mont blanc est en Suisse plutôt qu’en France, ne faut-il pas revoir les manuels de géographie? Lorsque 34 % des États-uniens affirment croire aux fantômes, ne faut-il pas instituer l’Halloween comme grand moment de l’historiographie?  Et Elvis n’est pas mort d’une constipation royale comme le dit la rumeur, mais bien réincarné en cheeseburger dans la région de Memphis (ici, je devrais contre-vérifier mes sources). Il faut alors revoir les cours de biologie (et de nutrition).

 

Quand la ministre ne croit plus au Renouveau (mais a-t-elle déjà cru?) et qu’elle incrimine par défaut de conviction expressément celles et ceux qui, au quotidien, et ce, de façon détachée de certaines contingences relatives à la gouvernance en sursis, font vivre l’éducation nationale, comment alors croire au Renouveau, le bien apostoliquement nommé? Certes, il s’agit ici moins de croire que de penser. Mais la ministre pense-t-elle vraiment ou ne fait-elle que changer de conviction? Quelles sont ses sources théoriques ou ces résultats probants pour annoncer l’incurabilité de la maladie?

La lumière du soleil est la forme la plus crue d’évidence. Mais combien d’œuvres importantes (dont mon génial enfant évoqué supra-soyez attentifs, sinon la mauvaise note vous guette) ont-elles été élaborées sous la lumière discrète et sombre de la lune? Il faut sans doute se garder en cette matière complexe qu’est l’éducation des évidences d’une lumière trop crue (« Ça va mal, mon beau-frère me l’a dit »), et se calmer, pour pouvoir observer ce qui se passe sous la lumière diffuse de la lune. L’éducation ne peut être pensée comme le pense le franc-tireur. Il ne s’agit pas de décider en tendant l’oreille à la rumeur. Il faut se calmer, penser et profiter de la lumière de la lune pour espérer voir ce qui n’est pas évident.

 

Pour ma part, je ne sais pas si le Renouveau pédagogique vaut la peine d’être vécu. Je ne suis pas vraiment expert de l’éducation, ni même franc-tireur. Je sais cependant que mon fils est plus compétent que moi en nombre de matières (à l’exception du ménage de sa chambre), qu’il parle quatre langues (le français, l’anglais, l’espagnol et le tchat) alors que son arrière grand-père ne savait pas écrire, ou si peu. Vous l’aurez compris, je pense que Platon, Hugo et la ministre ont été des francs-tireurs réactionnaires, de véritables gérants d’estrades, inattentifs au réel. À moins que ce ne soit moi…

Yves Couturier
Professeur
Université de Sherbrooke
Membre régulier du CRIE

 

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