Édito de mars 2009

 

Les rectifications orthographiques ont déjà 18 ans!

 

Croyez-le ou non, les rectifications orthographiques ont réellement eu 18 ans le 6 décembre 2008 ! En effet, la plupart des gens sont nombreux à croire qu’il s’agit d’une nouveauté. Hélas non! Les premiers balbutiements de la nouvelle orthographe sont nés en 1989, alors que Michel Rocard, premier ministre français de l’époque, crée le Conseil supérieur de la langue française (CSLF) à Paris et en devient le président.

 

Dès la création du CSLF, Michel Rocard donne un mandat important à cette nouvelle institution : préparer un rapport sur des «aménagements orthographiques» afin d’éliminer un certain nombre d'anomalies et d'absurdités de la langue de Molière. Le groupe d'experts, désigné par le Conseil supérieur, est composé de linguistes (Bernard Cerquiglini, Nina Catach, André Goosse, André Martinet et Charles Müller), de lexicographes (Claude Kannas de Larousse et Josette Rey-Debove de Robert), du chef-correcteur du journal Le Monde (Jean-Pierre Colignon) et, enfin, de Jacques Bersani, inspecteur général de l'Éducation nationale. Ce groupe d’experts travaillent alors en collaboration avec l’Académie française.

 

Le 6 décembre 1990, le rapport du CSLF sur les rectifications orthographiques (approuvé par l’Académie française) est publié dans le Journal officiel de la République française. Il est bien entendu que les réactions ont été violentes au départ. Boucliers en main, les gens ne voulaient surtout pas qu’on touche à leur chère langue française! Malheureusement, ces gens ne connaissent pas nécessairement l’histoire de leur belle langue. J’y reviendrai…

 

Beaucoup de personnes oublient que le français n’est pas simplement un amas d’exceptions qu’il faut apprendre par cœur. La langue française a bel et bien une structure cohérente. Par contre, pour rendre notre langue encore plus logique, il faut parfois « faire un peu de ménage » dans le but de se départir d’anomalies qui n’ont plus nécessairement leur raison d’être aujourd’hui. En effet, n’oubliez pas « La beauté du français ne réside pas dans ses aberrations, mais bien dans l’élégante simplicité de son système » (Séguin, 2005).

 

Un bref historique…

Saviez-vous qu’au départ, c’est-à-dire lors de la fixation de l’écriture à la fin du XVIIe siècle, l’orthographe a été complexifiée pour distinguer les gens de lettres des gens ignorants et des simples femmes? (Premier dictionnaire de l’Académie française, 1673). Saviez-vous également qu’au XVIIIe siècle, l’orthographe de nombreux mots a changé quatre fois? Qu’au XIXe siècle, l’orthographe a évolué deux fois? Que les dernières rectifications orthographiques ont eu lieu en 1935? Puisque les derniers changements ont eu lieu il y a près de 75 ans, rares sont ceux de notre époque qui, de leur vivant, ont vécu une évolution quelconque de la langue. Ceci explique en grande partie la réaction des gens qui se croient les grands défenseurs de la langue française!

 

Il s’agit d’une réaction émotive normale sauf que celle-ci n’est pas basée sur des connaissances objectives de la langue. Lorsqu’on sait, par exemple, que l’accent circonflexe est né à la suite de la réforme de l’orthographe de 1740 pour se rappeler de l’effacement du s muet (connoistre), on comprend rapidement que ce i accent circonflexe (î) n’a plus vraiment sa raison d’être aujourd’hui.

 

L’histoire du nénufar

Malheureusement, beaucoup de gens « surgénéralisent » les règles de la nouvelle orthographe, à tort. Ainsi, vous avez peut-être entendu certaines personnes dire que les ph (comme dans « éléphant », « photo ») se changent en f… c’est complètement faux!

Laissez-moi maintenant vous raconter l’histoire du mot nénufar… Alors, chers lecteurs, sachez qu’avant 1935, le mot nénufar s’écrivait bel et bien avec un f. Marcel Proust l’écrivait d’ailleurs avec un f dans son roman À la recherche du temps perdu! En 1935, un lexicographe a changé le f en ph, croyant, à tort, que le mot nénufar venait du grec. Or, le mot nénufar vient de l’arabe « nînufar ». Les récentes rectifications orthographiques permettent tout simplement de corriger une erreur humaine datant de 1935… C’est d’ailleurs le seul mot en ph qui a été changé en f… le seul!

 

Les faits concernant les rectifications orthographiques

- Les rectifications orthographiques ont été acceptées en totalité par l’Académie française en 1990. Elles existent donc depuis plus de 18 ans.

o Nos deux instances francophones en matière de langue au Québec, soit l’Office québécois de la langue française (OQLF) et le Conseil supérieur de la langue française (CSLF), sont en faveur des rectifications orthographiques.

 

- Dans une lettre reçue le 14 janvier 2009 par le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF) de la part du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) concernant l’application de la nouvelle orthographe, la directrice des programmes au MELS confirme que : « en situation d’évaluation, les élèves ne sont pas pénalisés s’ils utilisent l’une ou l’autre graphie ».

 

- Les rectifications touchent environ un mot par page

 

- Deux-mille mots de la langue française sont touchés (sur environ 60 000 dans un dictionnaire moyen).

 

Le visage de la nouvelle orthographe dans les écrits, en bref

Liste de certains ouvrages intégrant en totalité la nouvelle orthographe:

- Dictionnaire FRANQUS

- Le Nouveau Littré

- Dictionnaire Hachette

- Dictionnaire de l'Académie française

- Bescherelle L’art de conjuguer

- Antidote Prisme 2003 et Antidote RX

- Correcteur de Word, Outlook, PowerPoint et Excel (depuis 2005)

 

Liste de certains ouvrages intégrant en partie la nouvelle orthographe :

- 61,3 % : Le Petit Robert 1 (édition 2009)

- 38,8 % : Le Petit Larousse illustré (édition 2008)

- 26,1 % : Multidictionnaire de la langue française (édition 2003)

 

Dans l’édition 2009 du Petit Larousse illustré, 11 nouvelles pages mentionnent la totalité des nouvelles graphies sous forme d’une longue liste alphabétique au début de l’ouvrage. La prochaine édition intègrera les deux graphies (traditionnelles et modernes).

 

Les rectifications orthographiques dans la francophonie

La France

Le ministère de l'Éducation nationale français a précisé sa position sur la nouvelle orthographe. En effet, dans le Bulletin officiel des programmes scolaires français, il est écrit : « L’orthographe révisée est la référence » (hors série no 3, du 19 juin 2008). Le ministère confirme ainsi que les enseignants doivent tenir compte des rectifications orthographiques dans l'enseignement, comme cela a déjà été recommandé en Belgique et en Suisse. En France, l’Association pour l’information et la recherche sur les orthographes et les systèmes d’écriture (AIROÉ) s’occupe de faire connaitre les rectifications orthographiques à la population.

 

La Belgique

La Belgique a une certaine longueur d’avance, car tous les enseignants ont en leur possession un vadémécum de l’orthographe recommandée depuis 1998, et ce, grâce au Ministère de l’éducation belge. De plus, le programme belge en français au secondaire est écrit en orthographe rectifiée. À la rentrée scolaire 2008, le gouvernement belge a précisé, par circulaires ministérielles, que « les professeurs de français de tous niveaux sont invités à enseigner prioritairement les graphies rénovées ». En Belgique, l’Association pour l’application des recommandations orthographiques (APARO) s’occupe du dossier concernant la nouvelle orthographe.

 

La Suisse

Pour ce qui est de la Suisse, tous les enseignants du primaire et du secondaire ont reçu en 1996 une brochure présentant les règles de la nouvelle orthographe de la part de l’Instruction publique suisse. Une lettre officielle a alors été envoyée aux enseignants de la part de la Conférence intercantonale de l’instruction publique en stipulant que : « Étant donné que graphies anciennes et nouvelles coexistent déjà dans beaucoup de dictionnaires ou de grammaires de référence, aucun élève ne doit être sanctionné pour avoir utilisé l’une ou l’autre variante ». En Suisse, l’Association pour la nouvelle orthographe (ANO) fait connaitre la nouvelle orthographe à la population.

 

En France, en Belgique et en Suisse, les enseignants n’ont plus le droit, en principe, de pénaliser les élèves pour des erreurs qui n’en sont plus.

 

Haïti

Haïti est le dernier arrivé dans le RENOUVO (Réseau pour la nouvelle orthographe). Le président de la Coalition pour l’application des rectifications orthographiques (CARO), monsieur Bytchello Prévil, travaille ardemment depuis plus de trois ans pour faire connaitre la nouvelle orthographe dans un pays où le français est la langue seconde pour la population, mais la langue première pour l’administration. Jusqu’à présent, la nouvelle orthographe semble bien accueillie.

 

Le Québec (Canada)

Au Québec, le Groupe québécois pour la modernisation de la norme du français (GQMNF) a été créé en janvier 2004. Le GQMNF travaille depuis 5 ans sur plusieurs plans pour faire connaitre les rectifications orthographiques à la population. Il y a encore beaucoup de travail à réaliser, mais nous sommes réellement arrivés, fort heureusement, à un point de non-retour. Pour votre information et pour obtenir des nouvelles au sujet de l’évolution du dossier sur la nouvelle orthographe, visitez le site www.nouvelleorthographe.info

 

Le dossier chaud en ce moment pour le GQMNF est de faire avancer le dossier concernant la nouvelle orthographe au MELS. Une pétition pour la reconnaissance de la nouvelle orthographe en enseignement a été créée et circule actuellement pour demander :

 

1) que notre Ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport du Québec avise officiellement le corps enseignant (de tous les ordres d’enseignement au Québec) que les variantes graphiques de la nouvelle orthographe sont admises au même titre que l’orthographe traditionnelle et que, par conséquent, les nouvelles graphies rectifiées ne doivent jamais être considérées comme fautives;

 

2) que notre Ministre informe, dans un communiqué officiel, les parents et les médias de cette prise de position;

 

3) que notre Ministre recommande aux enseignants et enseignantes de privilégier l’emploi de la nouvelle orthographe en classe et mette à leur disposition des documents informatifs;

 

4) que les programmes de français de tous les niveaux signalent clairement l’existence de ces rectifications orthographiques du français, et qu’ils mentionnent qu’elles sont admises et idéalement enseignées en classe à tous les niveaux;

 

5) que le MELS mette en application les rectifications orthographiques dans ses documents officiels et dans ses programmes de formation en les rédigeant conformément à la nouvelle orthographe moderne recommandée.

 

On peut signer rapidement cette pétition en ligne à l’adresse http://3855.lapetition.be ou en imprimer d’autres exemplaires en allant sur www.renouvo.org/gqmnf

 

N’HÉSITEZ PAS À SIGNER LA PÉTITION! SOYONS SOLIDAIRES!

 

 

 

Les règles de la nouvelle orthographe, en bref

 

- Les numéraux composés sont tous reliés par des traits d’union. Ex. : cent-quarante-et-un.

 

- Le second élément du nom composé du type verbe + nom et préposition + nom avec trait d’union prend la marque du pluriel lorsque le mot est au pluriel. Ex. : des brise-glaces.

 

- Les mots d’emprunt forment leur pluriel comme les mots français et sont accentués conformément aux règles s’appliquant aux mots français. Ex. : une pizzéria, des stimulus.

 

- L’accent circonflexe disparait sur le i  et le u (à condition que le sens du mot ne soit pas changé[1]). Ex. : connaitre, maitriser, aout, gout, couter, etc.

 

- On emploie l’accent grave (plutôt que l’accent aigu) dans un certain nombre de mots (pour régulariser leur orthographe). Ex. : évènement, crèmerie, règlementation.

 

- On emploie l’accent grave au futur et au conditionnel des verbes qui se conjuguent sur le modèle du verbe céder. Ex. : je cèderai, ils suggèreraient.

 

- Le tréma est déplacé sur la lettre u prononcée dans les suites -güe- et -güi-, et est ajouté dans quelques mots. Ex. : ambigüité, aigüe, gageüre, argüer.

 

- Les verbes en -eler et en -eter se conjuguent comme peler ou acheter. Les dérivés en -ment suivent les verbes correspondants. Ex. : J’amoncèle. Nivèlement. Tu époussèteras.
Exceptions : Appeler, jeter et leurs composés (y compris interpeler).

 

- Quelques familles sont réaccordées.
Ex. :
combattre/combattivité ; imbécile/imbécilité.

 

- La soudure s’impose dans un certain nombre de mots :

+ dans les mots composés de contr(e)-, entr(e)-, extra-, infra-, intra-, ultra-

+ dans les onomatopées

+ dans les mots d’origine étrangère

+ dans les mots composés avec des éléments savants (bio-, hydro-, psycho-…)

Ex. : contrargument, entretemps, tictac, weekend, agroalimentaire, socioéconomique.

 

Conclusion

En tant que professeur, chercheur, chargé de cours ou étudiant œuvrant dans le monde de l’éducation, votre rôle est de faire connaitre les rectifications ou, du moins, de les accepter. Les graphies modernisées ne doivent pas être considérées comme des erreurs, car elles n’en sont plus. Maintenant, gardez simplement en tête que :

L'orthographe n'est que l'habit de la langue, et un habit vieillit, se démode, s'use. La physionomie écrite des mots n'est pas fixée depuis toujours et à jamais. S'il est bon de temps en temps que le vêtement change, ces ajustements ne remettent absolument pas en cause l'attachement profond que chaque francophone porte à la langue(Goosse, 1991, 4e de couverture).

 

Références bibliographiques

Carignan, I. (2008). L’évolution de la langue et les rectifications orthographiques : où en sommes-nous? Revue de l’Association des orthopédagogues du Québec (ADOQ), 19 (1), 10-12.

Contant, C. et Carignan, I. (2005). La nouvelle orthographe au Québec. Document Hors-série, RENOUVO, 22-27. http://www.ccdmd.qc.ca/media/ouvr_theo_col1_Rectifications_2005.pdf

Contant, C. et Muller, R. (2005). Connaitre et maitriser la nouvelle orthographe. Montréal : De Champlain S.F.

Goosse, A. (1991). La « nouvelle orthographe ». Paris : Duculot.

RENOUVO. (2005). Le millepatte sur un nénufar. Vadémécum de l’orthographe recommandée.

Séguin, H. (2005). La « nouvelle orthographe » : devons-nous appliquer les rectifications proposées? Journal Le Droit.

 

Sites internet à visiter

www.nouvelleorthographe.info

www.orthographe-recommandee.info

http://www.ccdmd.qc.ca/fr/jeux_pedagogiques/?id=1077&action=animer (Musée de la nouvelle orthographe du CCDMD)

Cet article est conforme à la nouvelle orthographe.

 


[1] L’accent circonflexe est conservé dans les mots suivants parce qu’il apporte une distinction de sens utile : les masculins singuliers , mûr et sûr, le mot jeûne et les formes du verbe croitre qui, sans accent, se confondraient avec celles de croire (je croîs, tu croîs…).

 

Isabelle Carignan
Professeure
Université de Sherbrooke
Membre régulier du CRIE

 

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