Édito de janvier 2008

 

Quand le professeur-chercheur ne sait plus à quel sein se vouer ou…

l’art de la langue de bois

 

Titre bizarre ou effet de l’incompétence post scolaire au plan de l’orthographe lexicale de la part de votre serviteur ? Rassurez-vous, le privilégié produit quinquagénaire du réseau des collèges classiques que je fus n’ose « alluser » dans son titre qu’aux diverses mamelles gouvernementales et para-gouvernementales qui nous instillent la vérité sur les catastrophes qui caractérisent l’univers menaçant qui nous entoure.

 

Commençons par un bref retour autocritique sur la jeunesse trépidante, puisque soixante-et-huit-arde de votre serviteur. Au début des années 1970, ayant rejeté la bible, le catéchisme et le crédo en tant que reflet d’un obscurantisme idéologique quasi-contre nature, j’adoptai les « idées de gauche » comme option de rechange. Il y avait certes là des conséquences au plan de la pratique quotidienne : j’ai du, notamment, abandonner le possible sauvetage des petits chinois opprimés par la mécréance totalitaire des hordes bolchéviques grâce à la « Sainte enfance » au bénéfice du probable salut de mon âme par les effets de la prolétarisation du petit-bourgeois-de-naissance que j’étais. Je rappelle à cet effet que les bébés génétiquement modifiés n’étaient pas encore une réalité imaginable pour les parents des rejetons de ma génération.

 

Croire dans le dogme de la vérité associée à la présence du chromosome « V comme vérité » inscrit dans les gènes de tout ouvrier bon teint n’était pas faire acte de foi. Non, tout au plus s’agissait il de faire acte d’un rapport au savoir scientifique, le marxisme. Celui-ci est synonyme de socialisme scientifique et… comme vous le savez, la science c’est la somme des lois incontournables qui régissent l’univers qui nous entoure. Du moins tant qu’on n’a pas étudié la physique quantique. Néanmoins, toute (bonne) foi ayant une fin, un jour le spectre de la mécréance réapparut dans mon univers ainsi que dans celui de la majorité de mes camarades et nous partîmes à la quête d’une nouvelle croyance… Dans mon cas, ce fut celle des vérités relatives de la psychologie sociale compensant les incertitudes stimulantes des sciences (?) de l’éducation. Pendant les décennies qui suivirent, et tout particulièrement depuis mon accession à la noble profession d’enseignant universitaire, je me confortai dans une certaine absence de certitudes et me trouvai confronté à l’importance d’associer terminologie, rigueur de définition conceptuelle, relativisme et caractère circonscrit des univers théoriques.

 

Depuis quelques années cependant, je sens souffler à nouveau sur mon visage buriné par les ans le vent des vérités incontournables. Ainsi, recherche et quête de soutien financier à la recherche obligeant, j’ai eu la joie de redécouvrir la Vérité dans toute sa splendeur, celle qui ne dure qu’un temps mais dont la simplicité et la pureté étonneront toujours l’incertain que je suis. Suite à la publication du rapport du Groupe de travail sur le curriculum, rebaptisé pour fin de simplicité « Rapport Inchauspé » et, surtout, suite à  l’appropriation de ses conclusions par trois ministres successifs, j’ai réappris que nous vivions de façon incontournable une insoutenable situation d’échec et de désertion scolaire précoce massive. Celle-ci aurait eu successivement pour cause, sous madame Marois, l’incapacité parentale en milieu défavorisé, la sous-stimulation enfantine consécutive et l’immaturité scolaire des hordes d’enfants pauvres à l’entrée du système, sous monsieur Legault, les fondements hérétiques et néanmoins béhavioristes du curriculum et, plus récemment, sous monsieur Simard, les multiples stresseurs environnementaux (drogue, violence et fornication) qui guettent l’adolescent défavorisé hors du havre scolaire. Soudain, j’ai redécouvert la foi dans la vérité, celle d’un curriculum socio-constructiviste se déployant dans un univers préscolaire ou scolaire baignant dans un écosystème dominé par une lecture interdisciplinaire de l’intervention éducative ou socioéducative.

 

Durant la même période, j’ai redécouvert la joie et le plaisir de la pratique opportune d’une langue épurée et, par ailleurs porteuse d’espoir. Nonobstant les causes préalablement mentionnées de la catastrophe éducative ininterrompue qu’on nous dit vivre, il ne faut en faire état. Le discours de la recherche et de la dissémination doit être positif. Il n’y pas d’échec et de désertion scolaire massive, il y a quête de réussite et de persévérance scolaire… Il n’y a pas d’inefficacité de l’enseignement et de l’apprentissage en matière de langue, il y a expression de la créativité. Si le problème ne peut plus être nommé, en théorie il ne peut plus exister. De la même façon, un vent de simplicité s’est mis à souffler dans l’univers sémantique des construits biscornus dont l’élaboration puis la définition soutiennent l’émergence bihebdomadaire de nos chèques de paie.

 

Ainsi, l’échec scolaire en milieu socioéconomique faible a pour antithèse le potentiel de résilience dont l’intervention éducative doit être vectrice. Mais qu’est-ce que cela ? Foin donc des définitions complexes de type disciplinaires, optons pour la simplicité : La résilience c’est la capacité de rebondir quand on vit des situations difficiles. Traduit en langage opératoire, il est plus que temps qu’on augmente la durée et la fréquence des périodes d’éducation physique et sportive dans les écoles de milieux socioéconomiques faibles. L’éducation par la balle de crosse, communément appelée « balle de gin » (beaucoup plus rebondissante que la simple balle de ping-pong ou encore que la balle de tennis), que voilà une métaphore puissante pour faire de nos enseignants des vecteurs de succès et de persévérance scolaire chez nos p’tits pauvres. La même vérité nous est apportée, pauvre mécréants que nous sommes, lorsque d’illustres innovateurs nous font découvrir que l’activité physique et la vie active et trépidante sont la clé du succès et de la persévérance scolaire, notamment en milieu défavorisé. Traduit d’une façon rafraichissante, un petit corps actif (mais pas hyperactif, si tant est que la santé mentale du corps enseignant doive être préservée) est garant d’un petit cerveau bien rempli de saines pensées et ouvert à la découverte enthousiasmante des contenus des didactiques des disciplines. Loin de moi l’idée de critiquer la pertinence d’un mode de vie moins sédentaire, mais peut-on établir des relations linéaires causales entre chaque petite mesure plus ou moins « à la mode » au plan du discours officiel et une réussite scolaire améliorée que nos dirigeants ont oublié de définir de façon opératoire ?

 

Bref, à quoi bon continuer à se torturer les neurones, à triturer des construits complexes, à rechercher des causes tordues aux malheurs éducatifs qui accablent les perdants de toujours ? Il n’y a qu’à trouver le bon crédo, à adopter le langage si évanescent mais si simple qui chante aux oreilles des politiciens et autres gestionnaires du financement de la recherche et vogue la galère. Ma foi, la posture en recherche que prônait le curé de ma paroisse dans les années 1960 n’était peut-être pas si loin de ce que les décideurs de tout poil attendent de nous…

François Larose
Professeur
Université de Sherbrooke
Membre régulier du CRIE

 

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