Édito de décembre 2008

 

Sexe : in the city, mais pas à l’école!

 

« Cachez ce sein que je ne saurais voir… »

 

Avec la réforme de l’éducation et la disparition progressive des cours de Formation personnelle et sociale (FPS), plusieurs organismes avaient manifesté leur inquiétude quant à la place accordée à l’éducation sexuelle à l’école. Le Ministère avait bien répondu, en 2003, en publiant le guide L’éducation à la sexualité dans le contexte de la réforme de l’éducation mais, dans les faits, il revenait au personnel enseignant d’y faire une place dans des cours qui ne s’y prêtent pas de façon explicite. Conséquemment, l’éducation sexuelle ne constituant pas nécessairement le sujet que tout enseignant brûle d’aborder avec ses élèves, les programmes chargés ont constitué un excellent prétexte pour éviter de s’y astreindre. Les parents les plus prudes ont pu pousser un soupir de soulagement : fiston ne reviendrait pas de l’école avec des questions embarrassantes et la virginale jeunesse québécoise ne serait pas incitée à la fornication compulsive par des enseignantes par trop libertines. La morale était sauve donc.

 

Il y a dans ce syndrome de l’autruche une naïveté désolante qui se traduit par une pensée magique : si les jeunes n’entendent pas parler de sexe à la maison ou à l’école (et, grand dieu! qu’on ne leur distribue pas de condoms avec autant de désinvolture que des friandises d’Halloween), ils ne seront pas tentés par les lubriques ébats où voudrait les pousser une intelligentsia gauchiste.

 

L’expansion de l’espace sexualisé

 

Cette cécité volontaire néglige évidemment des tendances lourdes, observées depuis déjà deux bonnes décennies au moins. La publicité et la culture populaire ont sexualisé et érotisé l’espace public, des voitures aux parfums, en passant par la cigarette, l’alcool, les vêtements, l’antisudorifique, le gel à raser et la gomme à mâcher. Les magazines pour femmes et adolescentes sont des recueils de soft porn où l’on vante les vertus aérobiques du pole dancing, et les vidéoclips d’aujourd’hui ont fait d’Emmanuelle une ringarde un peu coincée. Quant aux magazines pour hommes, sports, voitures et armes à feu s’assaisonnent maintenant inévitablement de nymphettes à demi-nues. Le corps est dévoilé sous toutes ses coutures à la télévision et au cinéma et de nouvelles catégories sociales apparaissent, définies justement par la sexualisation d’une strate de population correspondant à un créneau précis de la consommation sexuelle, destinée à un public-cible : la cougar, la MILF, etc.

Hors de l’espace plus ou moins normé, la pornographie hard est maintenant plus accessible que jamais. Le film pornographique, par exemple, aura connu deux révolutions majeures. La première fut la commercialisation du VHS à la fin des années soixante-dix, qui ouvrait les foyers nord-américains au cinéma XXX : plus besoin de se glisser furtivement dans un cinéma sordide. Toutefois, les parents gardaient alors un certain contrôle sur les choix cinématographiques de leurs enfants, du moins sur le téléviseur du salon… Puis, les années quatre-vingt-dix ont vu Internet et l’ordinateur faire leur niche dans les chambres des enfants et adolescents. L’accès à la pornographie n’a jamais été aussi simple, mais il reste des parents pour s’opposer à l’éducation sexuelle à l’école… Dans le contexte de curiosité et de crues hormonales reliées à la puberté, prôner l’abstinence et l’ascétisme est ridicule : la stratégie a échoué alors qu’elle pouvait compter sur la peur de l’enfer, de la syphilis, du poil au creux des mains et de la stigmatisation sociale ; elle n’a aucun espoir de réussir aujourd’hui, après la libération sexuelle et la banalisation de la contraception.

 

Des transformations majeures de l’imaginaire sexuel

 

Cette immersion désorientée dans un espace sexualisé hors-normes laisse nos jeunes avec des conceptions fantaisistes et distordues de la réalité, et ce, au moins dans deux domaines : l’image corporelle et les pratiques sexuelles.

 

L’exposition exclusive à des corps présélectionnés pour des caractéristiques physiques uniques dictant les canons de la beauté, puis retouchés pour éliminer toute « imperfection », laisse la personne normale désemparée, honteuse, coupable. La femme idéale d’aujourd’hui est sculpturale, sans une molécule adipeuse, mais avec une poitrine opulente : une silhouette pratiquement impossible sans implants. L’archétype masculin : grand, pectoraux, biceps et abdominaux saillants, mais sans un poil. Les conséquences de ce malaise créé artificiellement sont évidentes : les troubles alimentaires sont en recrudescence chez les adolescentes; les diètes, produits de beauté, crèmes raffermissantes et autres cures de jouvence se vendent malgré leur inefficacité patente. Les chirurgiens esthétiques font des affaires d’or, des adolescentes s’offrent des implants mammaires pour leur anniversaire et des garçons à peine pubères se gonflent à la créatine, voire aux stéroïdes.

 

Quant aux pratiques sexuelles, l’absence de dialogue à la maison et de réelle éducation sexuelle à l’école confie involontairement aux pornographes le soin de faire l’éducation des jeunes. La sexualité devient affaire d’attributs physiques et de performances arrangées avec le gars des vues. Le Viagra et l’Ecstasy forment maintenant un cocktail fort prisé dans le milieu des raves. La devise d’une nouvelle génération d’amants : plus, plus vite, plus fort, plus longtemps! L’âge de la première relation sexuelle diminue et les sexologues rapportent une diversité ahurissante de pratiques sexuelles jadis alternatives chez les jeunes. Comme la pornographie, les relations amoureuses des jeunes sont de plus en plus violentes. La norme sexuelle prône la performance pour les hommes et la soumission complice pour les femmes, desquelles on attend une « ouverture d’esprit » envers des pratiques jadis alternatives. En fait, la relation amoureuse s’est sexualisée au point de se confondre avec la sexualité. L’homosexualité masculine, par contre, demeure taboue (l’homosexualité et la bisexualité féminines, elles, sont in du moment qu’il s’agit d’expérimenter) et le taux de suicide chez les adolescents homosexuels atteint des sommets vertigineux.

 

Qui a peur de l’éducation sexuelle?

 

Devant ce portrait glauque, il paraît incroyable que l’on puisse balayer l’éducation sexuelle sous le tapis. En fait, l’éducation qui doit être faite dépasse probablement la plupart des parents et enseignants, dans la mesure où elle devrait aller beaucoup plus loin que la mécanique (insérer la tige A dans l’orifice B) et la déclamation des « pratiques à risque ». Il s’agit d’un enjeu pressant pour l’école québécoise et, par ricochet, pour la formation des maîtres, qui devraient pouvoir donner un sens à ces questions une fois en classe. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont besoin ni de prêches, ni d’épouvantails : ils doivent obtenir des réponses réalistes à leurs questions, des réponses qui tiennent compte de la biologie du commun des mortels, qui vit son développement et sa sexualité sans airbrush, sans éclairagiste et sans montage vidéo.

Jimmy Bourque
Professeur
Université de Moncton
Membre régulier du CRIE

 

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